Autonome s’intéresse aux parcours de nos freelances. Nous retraçons ici leur chemin de vie dans un entretien intime et décousu, où nos membres abordent avec simplicité leurs activités, leurs passions et les hasards qui les ont menés, peut-être, à travailler en solo sur l’archipel.

Apres des études de littérature française à Tokyo, Yuta Yagishita se forme à l’Ecole supérieure de journalisme de Lilles. De retour au Japon, cet amoureux des livres commence à rédiger quelques piges pour des petits medias français. Il travaille désormais pour plusieurs gros titres et fait partie des journalistes de l’archipel les plus sollicités par les rédactions francophones.

  1. Depuis combien de temps travailles-tu en indépendant ?

Je m’appelle Yuta Yagishita et je suis journaliste indépendant. Je travaille principalement pour les medias français, notamment le journal La Croix pour qui je suis  correspondant et Courrier International, où je m’occupe de l’information japonaise. J’écris aussi pour plusieurs revues de manière occasionnelle, comme Le Monde Diplomatique ou le magazine Tempura. Je suis également régisseur pour des chaînes de télévision, mais c’est quelque chose que je fais de moins en moins au vu de la situation actuelle et de la difficulté des journalistes étrangers à venir au Japon. Depuis cet hiver, je travaille pour quelques medias japonais.

2. Peux-tu te présenter et nous parler de tes activités au Japon ?

Je n’ai jamais travaillé en entreprise, sauf pour faire des stages. Je suis indépendant depuis 2015, lorsque je suis rentré au Japon après mes études en France.

3. Justement, peux-tu nous parler un peu de tes études ?

Après avoir fait des études de littérature française à l’université Keio (Tokyo), je suis parti en France, en 2013, pour poursuivre un master de journalisme. Je ne sais plus vraiment pourquoi j’ai choisi la littérature française, mais à la base, je voulais apprendre une langue étrangère, en plus de l’anglais. Mon premier choix, c’était le russe, mais comme ma fac n’avait pas de cours de littérature russe, j’ai opté pour le français, sans vraiment savoir où cela allait me mener. Je ne pensais pas du tout, au final, que cette langue pourrait devenir mon gagne-pain !

4. Pourquoi le russe en premier choix ?

Les questions religieuses m’intéressent depuis mon enfance et j’ai aussi lu pas mal de littérature russe. Des fois, ça m’arrive de me demander ce que j’aurais fait si j’avais choisi le russe plutôt que le français. Je pense que si je rencontrais un Japonais qui parle russe, je serais un peu jaloux (rires). C’est une langue rare, qui couvre presque tout un continent et la littérature russe est d’une richesse absolue ! Je m’y mettrai peut-être dans quelques années (rires).

5. Pourquoi t’être orienté vers le journalisme après tes études de littérature ?

Dans un premier temps, je voulais devenir professeur de philosophie française, mais j’ai renoncé, car pour enseigner au Japon, il faut faire un doctorat et c’était un peu difficile financièrement. À l’université, il y a également un système très codifié de maitre/disciple et le professeur réfèrent que tu as, gardera un certain contrôle sur le reste de ta carrière. Ça me faisait peur. Pour ce qui est du journalisme, ce qui m’a plu, c’est qu’on peut marier la théorie sociologique et la réalité du terrain. C’est pour cela que c’est intéressant, même pour les rats de bibliothèque comme moi (rires).

6. Pourquoi avoir choisi finalement de travailler en français au Japon, et non en japonais en France ou en japonais au Japon ?

Je n’ai pas travaillé en japonais au Japon, déjà, car pour devenir journaliste ici, tu dois sortir d’un cursus où on t’envoie suivre la police sur le terrain pendant environ 10 ans et j’avais peur de perdre mon français. Ensuite, je n’ai pas exercé en France directement après mes études, car mon niveau de culture générale sur le pays ne me permettait pas d’intégrer une rédaction. J’aurais pu essayer, mais je ne pense pas que j’aurais eu le niveau. Ma stratégie était donc de revenir au Japon et de faire valoir ma langue maternelle et ma connaissance du pays pour travailler avec les medias français.

7. Et est-ce que ça t’aurais intéressé par exemple, de travailler pour des medias japonais depuis la France ?

Ça aurait pu m’intéresser, mais les medias japonais n’envoient que des personnes qui ont suivi une formation au sein de leur rédaction. Aussi, les medias japonais s’intéressent beaucoup moins à la France que la France s’intéresse au Japon. On veut des articles, soit très positifs sur le Japon, soit très critiques, mais rien qui ne traite de la zone grise. Aujourd’hui, j’essaie un peu de travailler avec eux en tant que pigiste, du coup, je vais devoir traiter les sujets sur le manga (rires). Les autres articles que les medias japonais demandent sont des articles critiques vis-à-vis du Japon. Les Japonais aiment bien sentir que leur pays est étrange pour le reste du monde.

8. Aujourd’hui, quels sont tes sujets de prédilection ?

J’essaie de traiter de sujets dont mes confrères français ne parleraient pas trop. Je couvre plus ou moins l’actualité, mais je fais aussi des sujets de société pour des magazines. Par exemple, l’année dernière, j’ai écrit un article dans Le Monde Diplomatique sur les conditions de travail des hauts fonctionnaires au Japon. C’était la première fois qu’un média étranger en parlait. Dans le prochain numéro de Tempura, qui paraîtra au mois d’avril, j’ai aussi rédigé un article sur les femmes de réconfort japonaises. On parle souvent des femmes de réconfort coréennes et chinoises, mais peu évoquent qu’il y avait des Japonaises qui ont elles-aussi fait l’objet d’une exploitation sexuelle pour l’armée de Hirohito. Ces femmes n’ont pas pu élever leur voix à l’époque, comme les victimes chinoises ou coréennes, car ce qui a été retenu contre le Japon, c’était surtout la dimension coloniale du problème, plus que l’exploitation sexuelle en elle-même. Aussi, puisque la plupart exerçait comme prostituée avant de partir aux fronts, aucune d’entre elles n’a témoigné avec son vrai nom après la guerre, de peur de révéler son passé considéré comme honteux.

Avant d’entrer dans une école de journalisme en France, Yuta étudie à la prestigieuse université Keio. Wikimedia. 2018

9. Est-ce que cela a été difficile de s’implanter sur le marché du journalisme au Japon ?

C’est difficile pour tous les pigistes, je pense. Au début, j’ai commencé à écrire des articles sans rémunération, pour me faire un nom. Après, j’ai fait du fixing pour une grosse émission française (Échappées Belles), mais je n’avais aucune stabilité avant de commencer à travailler pour Courrier International. J’ai trouvé des contrats surtout par bouche à oreille, ou en démarchant certaines rédactions pour décrocher des petites piges.

10. Quelles sont les principales difficultés que tu as rencontrées ?

En plus de l’instabilité économique, je dirais les clients qui annulent les commandes du jour au lendemain et les incompréhensions avec certaines rédactions parisiennes. Une fois, par exemple, j’ai eu un problème avec une rédaction qui refusait de modifier une dépêche dont les informations sur le Japon étaient fausses (rires).

11. Est-ce que le fait d’être Japonais a été un avantage ?

Oui, déjà, je n’ai pas besoin de traducteur. Je me débrouille aussi plus facilement pour avoir des contacts ou accéder à l’information. Si on compare la quantité d’informations à laquelle j’ai accès par rapport aux confrères français, la réponse est évidente.

12. Et pour écrire, cela n’a pas posé problème de ne pas être natif en français ? Bien que tu maîtrises très bien la langue.

Au début, un petit peu, mais désormais, j’ai de moins en moins de problème avec cela. Mon français s’est amélioré. Du point de vue des medias, je pense aussi, que c’est mieux d’avoir des sujets rares que d’avoir un texte parfaitement écrit.

13. Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui veut démarrer son activité dans ce milieu sur l’archipel ?

Apprenez la langue (rires). Lisez peut-être aussi L’orientalisme de Saïd pour sortir des idées préconçues et avoir un regard critique sur ce que vous voyez. N’utilisez pas non plus le mot culture à tout bout de champ, car c’est un mot balise, qui dépend de sous-structures comme l’histoire et l’économie. Il faut chercher à comprendre le Japon de manière plus concrète et structurelle.

14. Comment as-tu rejoins FFJ et cela t’a-t-il apporté quelque chose dans tes démarches ou dans les moments difficiles que tu as pu rencontrer ?

J’ai pour habitude de travailler seul, ce qui ne constitue pas un environnement de travail sain. Une amie m’a conseillé d’aller à FFJ pour que je puisse échanger avec des personnes qui ont la même manière de ne travailler que moi. Est-ce que ça a apporté quelque chose à ma carrière ? Pas vraiment, mais ça m’a permis de vivre de beaux moments de convivialité. J’ai aussi pu présenter une opportunité de travail à un photographe pour un magazine.

15. Un mot sur tes projets ?

J’aimerais un jour m’installer dans un pays étranger. Après avoir exercé à Tokyo pendant 7 ans, ce serait bien sortir de ma zone de confort. C’est pourquoi, en 2019, j’avais déjà fait un reportage en Alaska, par exemple. Je pense qu’après toutes ces années, il est temps aussi que je commence à écrire dans ma langue maternelle.

Contact- Yuta Yagishita

Site – https://www.yutayagishita.com/

Mail –yuta.yagishita@gmail.com

Tél / Fax – 080 6895 3540

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